Depuis plusieurs mois, les Guinéens éprouvent des difficultés à faire des retraits d’argent via les solutions Mobile Money ou dans les banques classiques. Cela est dû à une grande pénurie de liquidité dans le pays. Une actualité largement commentée sur les réseaux sociaux, ces dernières semaines, donnant parfois lieu à des interprétations erronées, de la désinformation ou des messages de haine. Ce discours de haine a été largement partagé, notamment dans des publications sur Facebook (comme ici, ici et là). Dans ces publications, des internautes affirment que « pour avoir un retrait Orange Money, il faut forcément parler pulaar ».
Après vérification, le Réseau Guinéen contre le Désordre Informationnel (REGUIDI) est en mesure d’affirmer que ces informations sont fausses. Elles ne sont basées sur aucune preuve tangible.
Les premières publications commencent aux alentours du 10 mars 2025 et deviennent très vite virales. Le post sur le compte de Kelvine Influenceur obtient plus de 1 100 commentaires et 866 partages (au moment d’archiver son post). Ce qui en fait le point de départ de ces allégations virales. Puis, plusieurs comptes ont repris la publication avec des propos identiques ou avec de légers changements.
Mais aucun élément factuel ne permet de faire la liaison entre l’ethnie (ou parler une quelconque langue) et les services Orange Money pour atténuer la crise de cash que connaît actuellement la Guinée. Parfois diffusées sous un ton humoristique, ces messages sont pourtant une menace pour le vivre ensemble. L’une des conséquences directes de ces publications est la polarisation du débat en ligne. Dans la foulée, un contre récit s’organise, des internautes contestataires publient des messages de démentis en réponse, la réplique est lancée (ici, là et là). Et ravivent un peu plus les clivages ethniques et discours communautaires sur la toile guinéenne.
Le démenti du Syndicat des Acteurs de la Monnaie Électronique en Guinée
Le Syndicat des Acteurs de la Monnaie Électronique de Guinée (SAMEL-G) réfute fermement les accusations de discrimination ethnique lors des transactions. Le responsable de la communication du syndicat précise que les agents ont tout intérêt, financièrement, à servir chaque client sans distinction. « Plus je fais des transactions, plus je suis rémunéré. Pourquoi, je vais refuser de faire une transaction pour un client parce qu’il est soussou, malinké ou peul ? Cela n’a pas de sens ! Si nous avions de la liquidité, nous allions le faire parce que nos revenus montent en fonction de nos transactions effectuées », explique Boubacar Bodié Camara.
Face à cette situation, le SAMEL appelle les autorités à lever les plafonds de retrait dans les banques ; afin de permettre aux agents de monnaie électronique de retrouver leurs fonds de roulement.
Les clarifications du directeur général d’Orange Finances Mobiles Guinée
Le 13 mars 2026, Abdoul Karim Bangoura a expliqué que les difficultés actuelles des retraits découlent d’une pénurie de liquidités globale affectant l’ensemble du secteur bancaire guinéen. En tant qu’émetteur de monnaie électronique, son entreprise dépend des banques pour s’approvisionner en espèces. Ainsi, toute difficulté d’accès au cash impacte directement les agents de distribution. « En tant qu’émetteur de monnaie électronique, nous sommes un peu au bas de l’échelle du système financier. Vous avez les banques, les microfinances, les assurances et un peu plus bas les émetteurs de monnaie électronique. Nous travaillons en partenariat avec les banques. Donc, tout l’argent – le cash que nous avons – est stocké dans les banques. Quand le réseau de distribution a besoin de cash, nous allons dans les banques pour chercher du cash et alimenter le réseau de distribution. Donc, quand il y a des difficultés d’accès à ce cash, cela va se ressentir sur toute la chaîne de distribution et c’est ce qui se passe aujourd’hui », détaille Abdoul Karim Bangoura, directeur général d’Orange Finance Mobile Guinée.
Pour contribuer à la résolution de la crise actuelle, il dit multiplier les partenariats stratégiques afin d’encourager la digitalisation intégrale des paiements. M. Bangoura et son entreprise incitent les utilisateurs à régler leurs dépenses quotidiennes directement depuis leur portefeuille mobile. Selon lui, cette stratégie vise à transformer les habitudes de consommation pour réduire la dépendance au cash et renforcer la résilience du système financier guinéen face aux enjeux de liquidité.
Une pénurie de cash qui perdure
La crise de liquidité en Guinée a atteint son pic au premier trimestre 2026. Mais elle a commencé bien avant. Pour Amath N’Diaye, enseignant chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), cette crise ne résulte pas d’un manque de monnaie mais d’un processus de déséquilibre depuis 2024. Pour l’économiste, « la baisse des dépôts (environ 30 % à la fin de décembre 2024 sur trois mois), d’un recours accru de l’État au financement bancaire et d’une circulation croissante du cash hors du circuit formel » sont les causes de cette crise.
Face à la crise, le défi à relever consiste à faire circuler l’argent. Selon la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), en 2025, plus de 94% des billets émis ne sont pas retournés dans les banques. Une série de mesures est envisagée par le gouvernement guinéen pour y faire face. Le Premier ministre, Amadou Oury Bah, a annoncé que le président Mamadi Doumbouya a ordonné l’injection de liquide pour mettre fin à la crise. D’où la décision d’imprimer un nouveau billet de banque d’une valeur de 50 000 GNF, ainsi que la dématérialisation des paiements. « L’économie réelle souffre d’un manque criant de circulation fiduciaire. Le Chef de l’État a donc donné des instructions fermes pour l’impression d’un nouveau billet afin de soulager le marché », a annoncé le 17 mars dernier le Premier ministre.
Verdict
Les affirmations selon lesquelles il faudrait « parler pulaar » pour effectuer un retrait via Orange Money en Guinée sont totalement infondées. Aucune preuve ne permet d’établir un lien entre l’appartenance ethnique, la langue parlée et l’accès aux services de Mobile Money.
Les difficultés rencontrées par les usagers pour faire des retraits sont bien réelles mais elles touchent aussi les clients des banques. Ces difficultés s’inscrivent dans un contexte de crise de liquidité qui touche l’ensemble du système financier guinéen depuis plusieurs mois. Cette situation s’explique notamment par la baisse des dépôts bancaires, le recours accru de l’État au financement auprès des banques, ainsi qu’une forte circulation du cash en dehors du circuit formel, limitant ainsi la disponibilité des espèces.
Les tensions observées au niveau des retraits sont donc liées à ce manque de liquidité et non à une quelconque discrimination à caractère ethnique. Cette réalité est confirmée par les acteurs du secteur, notamment le Syndicat des Acteurs de la Monnaie Électronique en Guinée (SAMEL) et la direction générale d’Orange Finances Mobiles Guinée.
La diffusion de ces messages, même sous couvert d’humour, contribue à alimenter les tensions communautaires et à fragiliser le vivre-ensemble. Il est essentiel de s’en tenir à des informations vérifiées et d’éviter la propagation de contenus susceptibles d’exacerber les divisions sociales.
Cet article a été rédigé par Mamadou Ciré Barry dans le cadre des activités du Réseau Guinéen contre le Désordre Informationnel (REGUIDI) et des Veilleurs du Web de l’ABLOGUI. Il a été édité et approuvé par Thierno Ciré Diallo.







