
Depuis le 18 mars 2026, une vidéo montrant d’importantes liasses de billets circule sur le réseau social Facebook en Guinée. Elle est largement partagée avec une affirmation selon laquelle ces images montreraient des commerçants et opérateurs économiques guinéen stockant du franc guinéen dans des boutiques du grand marché de Madina, à Conakry. Selon plusieurs internautes, cette pratique expliquerait la crise de liquidité observée depuis plusieurs mois en Guinée.
Plusieurs publications de la vidéo ont contribué à amplifier cette rumeur. Cette publication a été faite le 18 mars 2026 à 10h25, générant environ 970 réactions et 365 partages, au moment de la rédaction de cet article. D’autres internautes ont relayé la séquence avec la même affirmation disant qu’elle a été tourné à Madina (ici, ici et là). Des publications qui ont généré des milliers de vues.
Face à l’ampleur de la diffusion de cette vidéo et à la sensibilité du sujet, le Réseau Guinéen contre le Désordre Informationnel (REGUIDI) et les Veilleurs du Web, mis en place par l’Association des Blogueurs de Guinée (ABLOGUI) ont décidé de vérifier la véracité de cette affirmation.
Ce que montre réellement la vidéo
Dans la vidéo, on aperçoit plusieurs piles de billets soigneusement rangées, parfois dans des sacs ou sur des surfaces planes. Aucun élément visuel ne permet d’identifier clairement :
- Le pays où la scène se déroule.
- La monnaie utilisée (les billets ne sont pas lisibles de manière distincte).
- Le lieu exact (aucune enseigne, aucun repère géographique identifiable).
Autrement dit, la vidéo est visuellement impressionnante, mais elle ne contient aucune preuve directe qu’il s’agit de francs guinéens ni que les images ont été tournées à Madina. Toutefois, dans la séquence qui dure une vingtaine de seconde, on remarque la présence du texte suivant ITS_KOR_BON. Il s’agit d’un nom d’utilisateur Instagram et threads, deux réseaux sociaux appartenant au groupe Meta, maison mère de Facebook. Sur le compte Instagram @ITS_KOR_BON qui met régulièrement en scène de liasses de billet, notamment en dollars américains, nous avons retrouvé la vidéo d’origine, publiée le 24 novembre 2025, sans aucune mention de l’endroit ou de la date où la vidéo aurait été tournée. Sa publication a fait un carton sur ce réseau social, enregistrant plus de 227 000 likes et 1 700 commentaires. Dans les commentaires, certains internautes ont ironisé en disant que toutes ces liasses ne vaudraient que quelques milliers de dollars américains dans certaines monnaies africaines (comme en Somalie ou en Guinée).
Une vidéo reprise au Kénya dans des réseaux pro-Gachagua
Dans nos recherches, nous avons retrouvé des publications au Kenya datant du 02 décembre 2025, soit plusieurs mois avant les partages en Guinée pour dire que la vidéo montre des liasses de billet superposées au grand marché de Madina. C’est le cas dans cette publication faite sur la page Facebook appelée « Daudi Quotes », basée au Kenya, attribuant ces images à des adversaires politiques dans ce pays d’Afrique de l’Est. L’auteur, visiblement proche du sulfureux homme politique kényan Rigathi Gachagua, alias « Riggy G », évoque des fonds détenus par ses opposants. Dans les commentaires, de nombreux internautes s’étonnent de l’ampleur des sommes visibles.
Une autre publication, également datée du 02 décembre 2025, émane, elle, de la page « Hilltech Media », liée aussi à cet acteur politique kényan. Le même contenu y est diffusé avec une légende en anglais affirmant que « des milliards en espèces sont cachés dans le bureau d’un haut responsable gouvernemental ».
À l’instar de la première page citée, « Hilltech » est une page Facebook basée au Kenya. Depuis 2017, elle a changé de nom à plusieurs reprises et diffuse régulièrement des contenus favorables à Rigathi Gachagua, notamment ses déplacements, ses discours et ses rencontres avec les populations.
Dans le contexte kényan, la vidéo a été utilisée comme un outil de propagande ou de dénonciation politique. Les commentaires sous la publication montrent que les internautes débattent de corruption présumée ou de détournement de fonds. Sans jamais évoquer la Guinée.
Pourquoi cette vidéo a été détournée en Guinée
Le recyclage de cette vidéo en Guinée s’explique par le contexte actuel. Le pays connaît effectivement des tensions liées à la disponibilité du liquide dans les banques et les circuits économiques. Cette situation crée un climat propice aux rumeurs.
Les auteurs des publications virales ont donc pris une vidéo ancienne dont le lien n’a jamais été établi avec le grand marché de Madina, supprimé son contexte d’origine, ajouté une nouvelle interprétation (stockage d’argent à Madina) et relié cette interprétation à une préoccupation réelle (crise de liquidité).
Ce mécanisme est typique de la désinformation : il consiste à utiliser un contenu réel (la vidéo) mais à lui attribuer une fausse signification.
Attention à l’interprétation hâtive et à la manipulation
Il est important de souligner que la simple présence de liasses d’argent dans une vidéo ne permet jamais, à elle seule, de conclure à une thésaurisation illégale, à une responsabilité dans une crise économique et à une localisation géographique précise.
Sans éléments vérifiables (date, lieu, source fiable), toute interprétation reste spéculative.
Verdict
Les publications affirmant que cette vidéo montre des francs guinéens stockés dans des boutiques à Madina ne sont fondées. Il s’agit d’un contenu ancien, diffusé il y a plus de trois mois, en décembre 2025. Au Kenya, elle a été utilisée dans un contexte de rivalités politiques impliquant Rigathi Gachagua, vice-président du pays déchu en octobre 2024. Elle a été sortie de son contexte et recyclée pour appuyer une narration trompeuse concernant la crise de liquidité en Guinée.
Dans un contexte économique sensible comme celui que traverse la Guinée, la diffusion de contenus trompeurs peut avoir des conséquences bien réelles : elle risque d’accentuer la méfiance envers les commerçants, d’alimenter les tensions sociales et de propager de fausses explications à des problèmes pourtant complexes.
Face à la rapidité de circulation des informations en ligne, il est donc essentiel de faire preuve de prudence, de vérifier l’origine des contenus et de s’assurer de leur fiabilité avant de les partager, afin de ne pas contribuer, même involontairement, à la désinformation.
Cet article a été rédigé par Mohamed Bangoura dans le cadre des activités du Réseau Guinéen contre le Désordre Informationnel (REGUIDI) et des Veilleurs du Web de l’ABLOGUI. Il a été édité et approuvé par Thierno Ciré Diallo.

